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Récit de voyage

La joie de devenir grain

 |  Olivier Croufer  |  Egypte

Des intensités nomades

 
Dessin de Frédéric Hainaut. Creux
Ce qui m’apaise dans le désert, c’est de sentir que la Terre entière se dérobe aux structures et velléités d’organisation. La végétation retourne à la terre, les animaux vivent en solitaire et les minéraux s’envolent.

Peut-être qu’alors, sur une terre qui fuit à tout vent, est-il plus facile de se sentir comme un corps sans organisation, ni identité, ni organes. On se sent exister comme une force qui glisse sur la surface de la terre, une puissance libre et joyeuse qui n’a aucun ennemi.

S’en aller vers le lointain

 

Le paysage enveloppe une force invisible qui m’envoûte. La route a soudainement grimpé la falaise qui festonne à l’Est depuis plusieurs jours. Je navigue sur un immense plateau calcaire qui ira s’effondrer sur les bords du Nil.

Je roule sur un désert de pierres dont la luminosité fait exploser le gris. Le blanc rayonne des cailloux. La lumière est tellement vive que mes yeux fondent. Je ne suis plus présent par le regard mais emporté par le paysage.

Le vent souffle. Ma bouche s’assèche. J’ai jeté les mots de mes bagages.

Le soleil chauffe. J’enlève ma chemise pour mieux sentir le vent sur ma peau. Ou pour ne plus devenir qu’une peau, une voile qui m’emporte loin. Je sens qu’il est délicieux ce lointain qui m’aspire.

Les étoiles et le fennec

 
Dessin de Frédéric Hainaut. Vagues

Six heures et demie, le soleil s’effondre rouge dans les cailloux. Il emporte avec lui le vent et la lumière pour que ceux qui restent puissent profiter du silence et s’écouter. Aujourd’hui, la lune marque un temps avant de se lever, une bonne heure qui respecte le scintillement des étoiles et de la Voie lactée.

La nuit me disperse tranquillement dans les étoiles. Je deviens grain d’une autre façon que la journée alors que je suis le compagnon des particules de sable qui glissent avec moi sur la route. Les étoiles me conduisent là-bas, tout au bout dans le temps, avant même leur présence, quand tout cela n’était que matière informée, une bouillie, un chaos, un univers en incandescence.

Ma peau est toujours chaude et je ne me refroidis pas.

J’écoute la formation des premiers noyaux de matière, l’agglomération des grumeaux, les agencements de particules jusqu’au moment où germent des galaxies et des planètes, peut-être la nôtre. J’estime la date si lointaine de 4,5 milliards d’années. Ma présence au sein de ces creusets d’assemblage est émouvante. Je sens m’en aller vers cet univers minéral.

Un fennec, léger, cherche son chemin autour de ma tente. Il n’est pas farouche. Attentif, il me regarde. Nous sommes deux.