Au Caire, prendre vers le Sud-ouest après les pyramides.

Dans un dédale kilométrique, des klaxons circulent, éparpillés. A cette heure matinale, je profite encore d’une légère respiration entre les sons. Au fur et à mesure que j’essaie de quitter la ville, le rythme des klaxons s’accélère et me rattrape. Tous les bruits se fracassent contre moi, le vélo, les sacs et crispent la paupière inférieure du visage.
Je cherche à simplifier. Je ne repère que les grandes avenues, je m’accroche au seul soleil pour me guider vers la sortie de la ville.
J’ai comme un désir lointain, qui ne peut être présent, de m’approcher du minéral. J’aimerais ne composer qu’avec quelques éléments. Au rond-point devant les pyramides de Gizeh, je prends la route du désert.
De Baharya (désert noir) …

Le vent de Nord-ouest pousse dans le dos ou sur le côté, en réalité partout car il traverse le corps, souffle par les oreilles, efface les traces de la mémoire. Ce vent pousse à l’oubli. Il me libère de toute identité et je ne suis plus que le compagnon de voyage de ces minuscules grains qui s’affolent sur la route.
Le vent a mis a nu le corps de la Terre. Je quitte Baharya avec le Désert noir. Des corpuscules de fer et de quartzite noir parsèment les vastes étendues. Au loin, des blocs obscurs, grands frères surdimensionnés des particules, arrêtent le regard et me protègent de basculer dans l’horizon infini.
Cette couleur noire, c’est du basalte, une roche éruptive coulée ici depuis je ne sais combien de millions d’années.
… à Farafra (désert blanc)

Pas de répit. Le paysage travaille sans cesse à déboussoler le corps comme s’il devait nous apprendre qu’il existe de nombreuses manières de se sentir ouvert.
L’horizon s’est complètement aplani, arrêté à l’Est par une infinie muraille rocheuse qui délimite un plateau calcaire.
A la vitesse du vélo, les paysages ont au plus une durée de quelques heures. Le désert passe au blanc à l’approche de Farafra. Le sol devient craie. Les durs monticules du matin ont cédé la place à des blocs de roches sédimentaires friables. Le décor est précaire et les restes d’animaux marins microscopiques agglomérés dans ces rochers de craie s’étiolent chaque jour d’avantage.
Le soir venu, je plante la tente sur ce corps fragile. Je me sens l’ami du paysage.